Discours de remise des prix d'étude

plakaat

 

 

"Fin avril 1945, un train s’arrêta dans la gare de la petite ville de Poing, qui se trouve seulement à environ 20 km d’ici, avec près de 3 000 déportés du complexe de Mühldorf, camp annexe du camp de concentration de Dachau. L’évacuation de ces camps avait commencé peu de temps avant. Comme la ligne de chemin de fer n’était plus utilisable à partir de là, le train resta bloqué en gare de Poing. Tout d’abord régna — du moins pour la population locale — un calme trompeur. Un passant s’en souvint plus tard en ces termes : « C’était une belle journée ensoleillée et les SS étaient assis sur le remblai et surveillaient les prisonniers. » À peu près au même moment commença ici, à Munich, la phase cruciale de la « Freiheitsaktion Bayern » (« Action Liberté Bavière »). Le lien exact entre la tentative d’insurrection et les événements de Poing est difficile à reconstruire. En tout cas, l’après-midi du 27 ou 28 avril, une rumeur circula parmi les troupes de SS qui surveillaient le train, comme quoi la guerre était finie. Sur ce, de nombreux gardes SS quittèrent leur poste, les portes furent ouvertes et les prisonniers surpris se crurent en liberté. Ils commencèrent alors à se procurer de la nourriture et se rendirent également au village dans ce but. Les habitants se souvinrent plus tard avoir été informés par les gardes SS de la fin présumée de la guerre et de la libération des prisonniers des camps de concentration. Mais quand au bout d’une heure environ, il fut clair à Poing que la nouvelle de la fin de la guerre était fausse, la situation dégénéra : soudain, on ne considéra plus les prisonniers comme étant libérés, mais comme fugitifs."


 

Introduction: Prof. Dr. med. Sybille Steinbacher, president of the jury

 

Laudatio: Dr. Jürgen Zarusky

 

Discours de gratitude et brève présentation du lauréat Dr. des. Martin Clemens Winter

 

 

 

Introduction: Prof. Dr. med. Sybille Steinbacher, president of the jury

Remise du prix d’études du Comité International de Dachau

NS-Dokumentationszentrum Munich, le 17 mars 2018

Sybille Steinbacher maisel 6Z0A2761

 

Sybille Steinbacher

Mesdames et Messieurs,

Que le Comité International de Dachau (CID) décerne un prix d’études afin de récompenser d’excellents travaux sur la politique de persécution nazie, l’histoire des camps de concentration, en particulier celui de Dachau, et la façon dont la société aborde les crimes perpétrés est un signal pour la science et le domaine public. La remise de ce prix démontre en effet que ces sujets n’ont rien perdu de leur importance politique jusqu’à nos jours, à plus forte raison à une époque marquée par la montée en puissance du populisme de droite. Je suis heureuse d’adresser mes sincères félicitations au CDI pour son choix ! Je m’appelle Sybille Steinbacher, je suis historienne et travaille à l’Institut Fritz Bauer ainsi qu’à l’Université Goethe à Francfort-sur-le Main. J’ai eu l’honneur de présider le jury qui a décerné ce prix d’études. Lorsque Ernst Berger m’a demandé il y a trois ans (presque jour pour jour) si je voulais contribuer à la constitution d’un jury pour ce prix qui serait décerné pour la première fois, j’ai tout de suite dit oui. Mes collègues ont très vite montré leur intérêt pour ce projet et une commission internationale de haut niveau composée de dix personnes a été mise en place. En sont membres, par ordre alphabétique : Ernst Berger de l’Université de médecine de Vienne (Autriche), en sa qualité de représentant du CID, Barbara Distel, qui a dirigé durant de nombreuses années le Mémorial du camp de concentration de Dachau et que vous connaissez tous très bien, Gabriele Hammermann, qui lui a succédé à ce poste, Annette Eberle, historienne et pédagogue à l’École supérieure catholique de pédagogie de Munich (département de Benediktbeuern), Tomas Jelinek du Fond germano-tchèque pour l’Avenir (Prague), Irina Scherbakowa de Memorial, Moscou (organisation internationale pour les droits de l’Homme), Hans de Vries, historien (retraité) à l’Institut d’Études sur la Guerre, l’Holocauste et le Génocide (NIOD — Amsterdam) , Nikolaus Wachsmann de l’Université de Londres (Birkbeck College), Jürgen Zarusky de l’Institut d’histoire contemporaine de Munich, et moi-même.

Le jury a été très occupé : après la mise au concours du prix d’études, dix travaux nous

ont été envoyés. Les candidats pouvaient présenter des monographies inédites an langueallemande ou anglaise dont la conclusion devait dater de moins de deux ans. L’éventail des sujets présentés fut extrêmement large. Cela allait (pour donner seulement quelques exemples) de la manière de représenter la résistance armée juive pendant l’Holocauste dans le cinéma américain, jusqu’à l’existence du couvent des Carmélites au Mémorial du camp de concentration de Dachau, en passant par les prisonnières du complexe concentrationnaire de Mauthausen, le rôle de la Ostbahn (société des chemins de fer desservant les territoires de l’Est occupés par l’Allemagne) pendant l’Holocauste , la manière dont la ville de Wiesbaden fit face à son passé nazi, la dénazification de l’Université de Hambourg ou même un simulacre de procès tenu en 1948 en RDA, pour lequel le passé nazi joua un rôle essentiel. Le jury a opté pour un travail qui se distingue pour de nombreuses raisons de toutes les autres recherches présentées. Mon collègue Jürgen Zarusky en parlera tout à l’heure de manière détaillée dans son panégyrique.

Permettez-moi de vous dire encore quelques mots sur l’homme qui a donné son nom à ce prix, qui sera désormais décerné tous les deux ans : il s’agit de Stanislav Zámečník, l’historiographe du camp de concentration de Dachau. Arrivé au camp à l’âge de 17 ans en 1941, il assista à sa libération. Plus tard, Dachau devint pour lui, l’historien, un sujet de recherches scientifiques privilégié tout au long de sa vie. Son livre C'était ça, Dachau, une monographie sur l'histoire du camp, fut publiée en 2002 par la fondation du CDI. C’est la double perspective de Zámečník — celle du témoin direct avec son immédiateté et celle du chercheur scientifique avec son recul — qui rend son livre si particulier. Cette œuvre est devenue très vite un ouvrage de référence traduit dans plusieurs langues.

Avoir attribué son nom au prix du CID est un bon choix. L’écriture de l’histoire des camps de concentration relève du travail de sensibilisation traditionnel effectué par les survivants, parallèlement à leur engagement pour les mémoriaux, les mémoires qu’ils ont écrits et les entretiens auxquels ils ont participé en tant que témoins oculaires. Il faut citer entre autres des noms comme ceux d’Eugen Kogon, Hermann Langbein, Hans Maršálek ou H.G. Adler : tous ont été poussés par leur terrible expérience personnelle à se pencher sur l’histoire des camps de concentration pour trouver des réponses à la question suivante : comment de tels lieux de terreur purent-ils exister ? Stanislav Zámečník fait partie des survivants des camps de concentration les plus connus qui devinrent historiens. Décédé en 2011 , il fut probablement l’un des derniers d’entre eux. Avoir donné le nom de Stanislav

Zámečník au prix du CID équivaut à deux choses : rendre hommage à son œuvre scientifique, mais aussi mettre l’accent sur le lien entre l’analyse critique telle que les survivants l’ont initiée et l’historiographie actuelle. J’espère que dans ce sens le prix du CDI aura un effet stimulant et inspirera d’autres travaux de recherche scientifiques de même importance.

Traduction : Bernadette Martial

Laudatio: Dr. Jürgen Zarusky 

 Dr Jürgen Zarusky maisel 6Z0A2779

Jürgen Zarusky    17 mars 2018

Discours à l’occasion de la remise du Prix du CID 2017

Madame et Messieurs les membres du Comité International de Dachau, chers collègues du jury, Mesdames et Messieurs, et naturellement cher Monsieur Winter. J’ai l’honneur de vous féliciter chaleureusement pour l’obtention du prix d’études du Comité International de Dachau. Le jury a déclaré unanimement que votre thèse de doctorat « Violence et mémoire en région rurale : la population allemande et les marches de la mort », que vous avez rédigée sous la direction d’Alfons Kenkmann à l’Université de Leipzig et qui y a été acceptée en 2016, correspond pleinement aux intentions des organisateurs du prix : elle traite d’un sujet important dans la recherche sur le national-socialisme et les camps de concentration, contribue à faire avancer considérablement les connaissances et, bien que se servant de manière précise d’un ensemble d’outils méthodiques avancés, est profondément empreinte d’un esprit d’empathie pour les personnes persécutées. C’est en raison de ces qualités, cher Monsieur Winter, que le jury a décidé à l’unanimité de décerner le prix d’études du CID à votre travail.

Si je me suis vu confier la tache honorifique de prononcer ce discours aujourd’hui, c’est entre autres parce que, lors de la répartition des expertises à réaliser sur les travaux, j’ai immédiatement levé la main lorsque celui sur les marches de la mort a été annoncé. À cet endroit, je voudrais en profiter pour exprimer ma reconnaissance à Madame Sybille

Steinbacher, la présidente du jury, ainsi qu’à Monsieur Ernst Berger, représentant du CID au sein du jury, qui ont œuvré de manière remarquable à l’organisation du processus complexe de la prise de décision. Mais revenons-en à notre sujet. Mon grand intérêt pour le travail de Martin Clemens Winter est lié à une expérience particulière : en été 1987, un groupe d’Aktion Sühnezeichen Friedensdienste (Action Signe de Réconciliation Services pour la Paix) de RDA participa au Camp international de rencontres de la jeunesse. Le fait que des jeunes gens engagés dans l’Église et venus de l’État du SED (Parti socialiste unifié d'Allemagne) aient pu participer à cet événement était spécial et j’eus la chance de les accompagner en tant que journaliste. Trois des cinq membres de ce groupe avaient participé en 1979 et 1984 aux marches commémoratives sur la route empruntée par les marches de la mort, parties début avril de Buchenwald en direction de Flossenbürg. Mais ces jeunes avaient dû s’arrêter à la frontière entre les deux Allemagnes. Ils voulaient à présent profiter de leur séjour en République Fédérale d’Allemagne pour poursuivre leur marche de l’autre côté des barbelés de la frontière. Nous avons donc pris ma voiture pour aller vers Hof et, à l’aide d’une liste indiquant les tombes qui ponctuaient le chemin, nous nous sommes surtout rendus dans des cimetières où nous avons rencontré des personnes âgées, principalement des femmes, que nous avons interrogées sur leurs souvenirs des marches de prisonniers des camps de concentration. Nous avons été étonnés de trouver en si peu de temps et sur une si petite partie du chemin tant de témoins dans des petites bourgades et des villages, et de constater à quel point leurs souvenirs étaient concrets, mais aussi avec quelle violence émotionnelle ils remontèrent à la surface après avoir été refoulés pendant des dizaines d’années. « Ils sont soudain arrivés de Buchenwald. Nous étions presque morts de peur… Des demi-cadavres… qui ne pouvaient plus avancer… Un pied devant l’autre, comme s’ils marchaient déjà vers leurs tombes. » Parallèlement à ces réminiscences d’épouvante, il n’est pas rare que soient mentionnés aussi les secours prodigués aux déportés, à l’encontre des interdictions des SS. Par son enquête, Winter a suscité des récits où surgissaient l’horreur et l’impuissance. Les activistes de Signe de Réconciliation avaient entendu des récits tout à fait semblables de l’autre côté du mur, en RDA. L’épouvante et la pitié impuissante sont les composantes principales des multiples récits sur les réactions de la population allemande face aux marches de la mort. Le contraste entre un village champêtre tel qu’on l’imagine et les colonnes de déportés décharnés des camps de concentration semble rendre ces sentiments encore plus plausibles. Mais les apparences sont trompeuses, et cela, de manière fondamentale.

« Le dernier crime de société nazi », c’est ainsi que Martin Clemens Winter nomme ce qui est arrivé quand les colonnes de détenus des marches de la mort ont traversé les campagnes. Ce faisant, il ne réfute aucunement le fait qu’il y ait eu des actes d’aide et de solidarité, au contraire : de tels exemples d’humanité sont décrits et analysés de manière exhaustive. Mais ce qui est décisif, c’est d’être arrivé à montrer que les marches de la mort n’ont pu, dans une certaine mesure, « fonctionner » qu’en raison de la participation de toutes les instances locales, sans toutefois dépendre d’aucune organisation centrale. Et il ne s’agit pas là seulement d’infrastructures telles que la mise à disposition d’hébergements, mais également de crimes commis contre les déportés. « Le fait qu’un large éventail de la population locale ne se soit pas seulement comporté de manière passive dans ce contexte, mais que celle-ci ait participé d’une manière ou d’une autre aux crimes commis dans le contexte des marches de la mort peut être désormais considéré comme un fait acquis », écrit Winter. Cela a été amplement démontré dans les travaux de recherche récents, surtout par exemple dans l’importante monographie de Daniel Blatman sur les marches de la mort en 1944/1945, qui est parue en 2011 en langue allemande. Mais le point fort du travail de Martin Clemens Winter repose sur le fait qu’il passe au crible ce qui s’est déroulé dans les régions rurales, qui pourraient sembler non impliquées au premier abord, grâce à un modèle d’analyse intelligemment conçu se servant des catégories « Lieu », « Acteurs » et « Situations ». Winter montre comment les granges ou les terrains de sport réquisitionnés dans les villages se transformèrent en lieux de violence, comment des fonctionnaires et des villageois, chacun de manière différente, devinrent soit des complices, soit restèrent de simples observateurs ou bien se résolurent à accomplir des actes de solidarité, comment la SS fut contrainte, lors des crimes qu’elle perpétra, de tenir compte des volontés des villages : c’est pour cette raison que les actes de violence eurent lieu la plupart du temps à la périphérie des communes. Winter montre aussi comment les membres des Jeunesses hitlériennes et du Volkssturm (la milice populaire), mais aussi les femmes, surtout en tant que dénonciatrices et instigatrices, participèrent à la violence contre les prisonniers, et comment l’espace public fut transformé par les tombes des inconnus assassinés, durablement ou temporairement, jusqu'au transfert de leurs sépultures. Martin Clemens Winter a analysé minutieusement nombre d’atrocités individuelles et pour une grande part d’entre elles, on peut supposer qu’il s’agit d’épisodes soigneusement refoulés sur les lieux des crimes ou restés nébuleux dans la mémoire des habitants. Si son travail renferme le potentiel de lancer des débats sur la Mémoire, non seulement au niveau scientifique, mais aussi social, c’est aussi parce que, en dehors de son sérieux scientifique, la thèse est rédigée dans une langue claire et sans fioritures. Les marches de la mort ne bénéficiaient pas de logistique garantie, on comptait sur le fait qu’il y aurait suffisamment de soutien sur place. Et ce fut également le cas, comme je l’ai évoqué auparavant, pour les assassinats et la poursuite des fugitifs. Même en dehors des murs du camp, les détenus se trouvaient clairement en pays ennemi. Les schémas de comportement analysés par Winter se déroulèrent, comme il l’écrit, « de manière décentralisée et sur tout le territoire. » Cela justifie d’utiliser en parlant des marches de la mort le terme de crime de société nazi, pour lequel une partie du contrôle et de la violence a été, dans une certaine mesure, reportée sur la société rurale. Ce fut moins la fureur idéologique qui joua un rôle pour les habitants des campagnes que le fait d’être confronté aux convois d’évacuation, considérés comme un problème dont il fallait se débarrasser au plus vite. Je cite la conclusion de Winter : « Si possible, les trains et transports étaient redirigés si nécessaire, les haltes préparées, les prisonniers transportés avec des véhicules civils et les gardes épuisés délestés ou remplacés. Les prisonniers abandonnés et les fugitifs étaient livrés aux SS et après le passage des marches, on s’efforçait de faire disparaître les cadavres avant l’arrivée des Alliés. Cette participation de toutes les instances au niveau local conduisit à un système de protection garantissant le bon déroulement des marches de la mort et le maintien de la dynamique de violence. Une partie substantielle de la violence ainsi que les initiatives issues du dispositif répressif de l’État nazi et du système concentrationnaire furent pour ainsi dire déléguées à l’échelon de la société. »

L’auteur a pris la décision extrêmement judicieuse de ne pas se limiter à l’analyse des événements, mais de prendre également en considération leurs conséquences, notamment les poursuites pénales et la Mémoire. Comme pour toutes les tentatives de sanction juridique des crimes nazis, on ne peut aucunement affirmer ici que justice ait été suffisamment rendue. Dans le cas des marches de la mort, non seulement l’ampleur des crimes en soi, mais aussi leur décentralisation ralentirent les enquêtes et les procédures judiciaires. S’y ajoutèrent comme facteurs d’empêchement de ces procédures la présence d’anciens nazis dans l’appareil judiciaire allemand à l’Ouest, mais aussi le refus répandu de la population locale, à l’Ouest comme à l’Est, de collaborer à toute enquête pénale. Winter souligne cependant que malgré tout, des efforts importants furent déployés. Que les morts généralement inconnus aient d’abord dû être identifiés ou les disparus du système concentrationnaire retrouvés, y a également concouru. Dans la zone américaine par exemple, un « Death March Programming » de grande ampleur fut mis en place, comprenant un questionnaire adressé à toutes les communes de la zone occupée.

Les débats sur les conséquences des marches de la mort furent très intenses dans l’immédiat après-guerre. Cela commença par l’obligation pour les habitants des régions concernées d’enterrer dignement les victimes qui, souvent, avaient seulement été sommairement enfouies. Alors que dans la zone américaine, il s’agissait souvent de confronter les Allemands aux crimes du nazisme, dans la zone d’occupation soviétique, on tentait souvent de donner aux funérailles officielles un caractère socialiste antifasciste. C’est là que commença ce que Winter appelle le « boom des monuments commémoratifs », qui était loin de faire l’unanimité. Certains monuments commémoratifs furent vandalisés, mais surtout, peu à peu, abandonnés à l’outrage du temps. Winter analyse les actes de vandalisme perpétrés sur les monuments commémoratifs en prenant surtout l’exemple de la Saxe pour l’Est, mais également en se concentrant sur la Bavière pour l’Ouest. Et c’est notamment par leur transfert que les sépultures furent de plus en plus centralisées, si bien qu’à la fin des années 1950, sur les quelque 500 tombes des camps de concentration, il n’en restait plus que 75. Il se peut que leur entretien s’en soit ainsi trouvé facilité, néanmoins cela revint aussi à une disparition de nombreux signes commémoratifs.

Il fallait et il faut ranimer la Mémoire. C’est ce qui s’est produit, par exemple, avec le projet de Mémoire Erinnerungsinitiative de la ville de Gauting, où fut érigé en 1989 le premier des nombreux monuments commémoratifs conçus par le sculpteur Hubertus Pilgrim. Ce projet commémoratif et d’autres encore, également en RDA, destinés à marquer le trajet des marches de la mort, sont aussi décrits sous forme d’analyse comparative dans l’étude détaillée de Martin Clemens Winter, tout comme les résistances auxquelles ils se heurtèrent fréquemment. Mais cette culture de la Mémoire a eu d’autres conséquences positives : grâce au projet Erinnerungsinitiative de Gauting, d’anciens détenus de Dachau et survivants des marches de la mort installés en Israël sont entrés en étroit contact avec le travail de Mémoire fourni en Allemagne ; parmi eux l’actuel vice-président du Comité International de Dachau, Abba Naor, qui fêtera son 90e anniversaire dans quelques jours.

Il me semble que ce lien montre également qu’en récompensant la thèse de doctorat de Martin Clemens Winter, le jury du Prix décerné par le CID a fait un bon choix, ou même, et ceci est ma conviction personnelle, un excellent choix.

 

Traduction : Bernadette Martial

 

 

Discours de gratitude et brève présentation du lauréat Dr. des. Martin Clemens Winter

Martin Winter maisel 6Z0A2811

 

Martin Clemens Winter

Remise du prix d’études du Comité International de Dachau pour la thèse de doctorat

« Violence et mémoire en région rurale : la population allemande et les marches de la mort »

Munich, le 17 mars 2018

Remerciements

 

 

 

Cher Monsieur Jean-Michel Thomas,

Madame et Messieurs les membres du Comité International de Dachau, chère Madame Steinbacher, chers membres du jury, cher Monsieur Nerdinger, cher Monsieur Zarusky,

Mesdames et Messieurs, chers amis,

Je suis très ému et plein de reconnaissance ! Que vous ayez choisi ma thèse pour votre prix me remplit d’une joie immense. Ce n’est pas seulement la conclusion merveilleuse d’un travail auquel j’ai consacré près de six ans, mais c’est aussi pour moi la fin d’un cycle particulier dans ma biographie. Car au commencement de mes recherches approfondies sur les crimes nazis, il y a tout d’abord eu mon service civil au Mémorial du camp de concentration de Mittelbau-Dora. C’est là qu’ont eu lieu mes premiers contacts très intenses avec les survivants du camp et c’est là qu’en même temps j’ai pris la décision de faire des études d’histoire, donnant la priorité à l’analyse des coupables, hommes et femmes, du national-socialisme. Parallèlement à mes études, j’ai commencé à travailler comme bénévole au Mémorial et dans d’autres institutions, par exemple pour l’Association « Jugend für Dora » (La Jeunesse pour Dora), pour laquelle l’échange avec les survivants de ce camp de concentration a constamment été au centre de ses activités. Je suis très reconnaissant pour les nombreuses rencontres, qui n’étaient pas toujours simples, mais qui furent toujours extrêmement enrichissantes — et marquantes.

C’est aussi pour cette raison que ce prix représente quelque chose de particulier pour moi : il m’est remis par une association jouissant d’une longue tradition, le Comité International de Dachau, et associe pour moi l’analyse scientifique des crimes nazis aux contacts avec les anciens déportés et leurs familles.

C’est pour cela que mes remerciements s’adressent en premier lieu à tous les anciens déportés qui partagent leur histoire avec les jeunes générations.

Je remercie mon directeur de thèse, le professeur d’université Alfons Kenkmann, et mon deuxième directeur, le professeur d’université Michael Wildt, pour la confiance qu’ils m’ont accordée et leurs conseils lors de la conception et de la rédaction de mon travail. Je ne dois pas omettre d’évoquer que, pendant longtemps, mon projet n’a pas trouvé de soutien. Heureusement, la fondation Rosa Luxembourg m’a attribué une bourse de promotion qui m’a permis de commencer mon travail de recherche.

Même si je ne peux pas tous les nommer ici, de nombreux collègues ont contribué à la réussite de ma thèse grâce à leurs remarques, leurs lectures critiques de certains chapitres ou leurs indications de sources. Un grand merci à toutes et à tous !

J’aimerais de plus remercier ma famille pour son soutien : mes parents, malheureusement décédés pendant que j’écrivais ma thèse, qui ont éveillé ma passion pour l’Histoire, je remercie aussi Ruben, mon petit garçon, qui a souvent élargi mon horizon, et surtout Josephine Ulbricht qui, étant à la fois ma femme bien-aimée et ma critique la plus intransigeante, a sans doute été la personne qui a le plus souffert avec moi. Mais c’est en même temps principalement grâce à elle que mon travail est devenu ce qu’il est et que j’ai véritablement pu le terminer un jour.

Pour finir, je remercie encore une fois les membres du jury et l’ensemble du Comité.

Ce prix me permettra également de publier prochainement ma thèse sous forme de livre.

C’est un très grand honneur pour moi de me voir décerner ce prix !

 

Aperçu sur ma thèse

Je ne souhaite pas essayer de présenter à tout prix l’ensemble de ma thèse, mais plutôt de mettre en lumière chaque partie de mon travail en me concentrant sur des exemples. Je les ai choisis tout particulièrement en fonction de l’occasion, ils concernent par conséquent l’évacuation du camp de Dachau et la Bavière comme région d’analyse.

1. Les faits : Poing

Fin avril 1945, un train s’arrêta dans la gare de la petite ville de Poing, qui se trouve seulement à environ 20 km d’ici, avec près de 3 000 déportés du complexe de Mühldorf, camp annexe du camp de concentration de Dachau. L’évacuation de ces camps avait commencé peu de temps avant. Comme la ligne de chemin de fer n’était plus utilisable à partir de là, le train resta bloqué en gare de Poing. Tout d’abord régna — du moins pour la population locale — un calme trompeur. Un passant s’en souvint plus tard en ces termes : « C’était une belle journée ensoleillée et les SS étaient assis sur le remblai et surveillaient les prisonniers. » À peu près au même moment commença ici, à Munich, la phase cruciale de la « Freiheitsaktion Bayern » (« Action Liberté Bavière »). Le lien exact entre la tentative d’insurrection et les événements de Poing est difficile à reconstruire. En tout cas, l’après-midi du 27 ou 28 avril, une rumeur circula parmi les troupes de SS qui surveillaient le train, comme quoi la guerre était finie. Sur ce, de nombreux gardes SS quittèrent leur poste, les portes furent ouvertes et les prisonniers surpris se crurent en liberté. Ils commencèrent alors à se procurer de la nourriture et se rendirent également au village dans ce but. Les habitants se souvinrent plus tard avoir été informés par les gardes SS de la fin présumée de la guerre et de la libération des prisonniers des camps de concentration. Mais quand au bout d’une heure environ, il fut clair à Poing que la nouvelle de la fin de la guerre était fausse, la situation dégénéra : soudain, on ne considéra plus les prisonniers comme étant libérés, mais comme fugitifs. Dans les villages avoisinants, une battue aux prisonniers des camps de concentration fut lancée, à laquelle participèrent les SS, la Wehrmacht, la police, le service du travail du Reich et les cheminots, tout comme la population civile. Un lieutenant de la Luftwaffe essaya de motiver les cheminots à des actes de violence contre les prisonniers. Le chef de gare se procura des fusils dans le village et posta un cheminot armé à l’entrée de la gare. Des prisonniers ayant survécu racontèrent plus tard à l’armée américaine que le maire de Poing avait également participé aux assassinats.

Selon les déclarations des survivants, près de 200 prisonniers trouvèrent la mort lors de cette chasse à l’homme. On continua à découvrir des cadavres des jours et des semaines plus tard dans les forêts et les villages avoisinants. De plus, il y eut peu après une attaque aérienne à basse altitude au-dessus de la gare, au cours de laquelle des prisonniers furent également tués. Dans la nuit qui suivit, le train se remit en route en direction de Munich.

Poing n’est pas le seul village où de telles situations eurent lieu, les camps de concentration ambulants avaient également traversé d’autres villages et y étaient restés bloqués. Les transports ne pouvaient ni avancer ni reculer, et on ne savait pas quand, comment et où continuerait la route. À cela s’ajouta que les gares comme plaques tournantes étaient particulièrement menacées par les attaques aériennes et que le chargement des trains — des milliers de prisonniers affamés — était perçu comme un péril pour la population. Cela renforça le sentiment de danger imminent auprès des habitants. C’est pour cette raison qu’on chercha fébrilement une issue pour que trains et passagers quittent au plus vite les communes. L’évolution des événements dépendit très fortement des acteurs locaux. Même si l’origine des rumeurs ayant annoncé la fin de la guerre n’était pas claire, les habitants achevèrent eux-mêmes les massacres des convois d’évacuation à Poing.

Il y eut ici un moment présumé de libération basé sur une rumeur, qui fut suivi de conséquences très concrètes car les protagonistes, en s’observant les uns les autres, s’assuraient de faire ce qu’il fallait : les gardes laissèrent les prisonniers s’en aller sans que ceux-ci ne soient inquiétés. D’un autre côté, ce comportement montra aux civils qu’effectivement, quelque chose de fondamental avait dû se produire et ils se comportèrent en conséquence. Les prisonniers quittèrent alors les wagons, la gare, puis le village. Ils reçurent en partie de l’aide des habitants qui partaient aussi du principe que la guerre était finie. Les troupes de gardes virent le moment venu de disparaître au plus vite ou de se fondre dans la masse des prisonniers. Mais quand il fut clair que la guerre n’était pas finie, une partie des gardes SS et les autres acteurs mentionnés auparavant tentèrent d’annuler la libération et cela se termina sur une explosion de violence à l’égard des prisonniers vis-à-vis des prisonniers. La population locale interpréta la situation d’une toute autre manière : de « libérés », les prisonniers devinrent soudain des « fuyards ». Par conséquent, ils ne reçurent plus aucune aide et furent au contraire poursuivis et livrés aux gardes SS. Le prisonnier survivant Ernst Bornstein décrivit en ces termes le moment où l’attitude de la population changea radicalement: « Nous demandâmes au paysan de nous cacher dans sa cave ou de nous laisser entrer dans une grange. Mais l’expression de son visage devint soudain hostile et de sa gentillesse préalable, plus aucune trace. La mine figée, il nous dit qu’il ne pouvait pas nous cacher, il fallait que nous partions immédiatement de chez lui. »

Si le cas de Poing est aussi frappant, c’est parce que le lieu, le temps et les variantes de comportements s’y trouvèrent focalisés à l’extrême, offrant un regard grossissant comme au travers d’une loupe permettant de considérer également d’autres situations autour des marches de la mort : les événements dépendirent surtout du comportement des protagonistes sur place et de la manière dont ceux-ci les interprétèrent.

2. Sanctions et recherche des victimes : Haute-Bavière

J’ai eu la grande chance de pouvoir analyser pour la première fois avec d’autres collègues un grand nombre de documents sur les marches de la mort quasiment inaccessibles jusqu’alors. Il s’agit des documents du Service International de Recherches (ITS / International Tracing Service Bad Arolsen) datant de la fin des années 1940 et du début des années 1950 ; c’est à ma connaissance l’inventaire le plus important et le plus complet de sources sérielles sur les marches de la mort.

Le Service International de Recherches et ses prédécesseurs ont tenté pendant des années de retrouver et d’identifier les victimes des marches de la mort. D’une part, il fallait que les familles des déportés puissent avoir une certitude quant à leur destin. D’autre part, seul l’enregistrement des décès permettait de régler les affaires de succession et les droits aux pensions et retraites.

En 1947 débuta le « Death March Programming », dont l’objectif était d’établir un dossier pour chaque marche de la mort connue et de l’étayer par des sources recueillies sur place. Deux ans plus tard s’y ajouta le programme « Attempted Identification of Unknown Dead », au cours duquel on tenta de retrouver l’identité des victimes. Dès le printemps 1947, des questionnaires furent envoyés dans toutes les régions. Quasiment chaque commune allemande, du moins dans la zone d’occupation américaine, reçut ainsi un formulaire requérant des informations sur les marches de la mort.

Les premières questions concernaient le nombre et la direction des convois, puis le nombre des prisonniers et des morts, ainsi que l’emplacement de leurs tombes et, pour finir, les témoins dans la commune.

Ces questionnaires sont rassemblés par milliers à l’ITS et une analyse exhaustive reste encore à faire. Dans le cadre de ma thèse, j’ai essayé de réaliser une saisie statistique type et une analyse qualitative pour une région déterminée. Dans mon cas, j’ai opté pour la circonscription administrative de Haute-Bavière. Comme de nombreuses marches ont traversé cette région, des informations sont disponibles pour la quasi-totalité de la région. En outre, il est très aisé d’effectuer des recoupements entre les questionnaires et d’autres sources comme les enquêtes de l’armée américaine en 1945 et celles de la police bavaroise dix ans plus tard.

Abordons tout d’abord les chiffres : à l’époque en question, il y avait 1 166 communes autonomes en Haute-Bavière. Chacune d’entre elles était censée remplir un questionnaire sur les marches de la mort. Pour près de la moitié des communes — donc 581 — des réponses au Death March Programming sont disponibles. Selon leurs propres déclarations, 166 d’entre elles ont été traversées par des convois. Cela représente 14 % de l’ensemble des communes de la circonscription administrative. La moitié d’entre elles encore (88) ont déclaré que des prisonniers des camps de concentration étaient morts sur leur territoire.

Toutefois, les recoupements avec d’autres sources montrent que ces indications étaient peu fiables. J’ai trouvé de nombreux exemples dans lesquels ni des marches de la mort ni des prisonniers morts ne furent déclarés au Service de recherches, bien que des documents montrent que cela était parfaitement connu.

Ce qui m’a surtout intéressé, c’étaient les réponses concernant les témoins au sein de la population. J’ai classé les documents en trois catégories : selon que, premièrement, on avait déclaré qu’il n’y avait pas eu de témoins, deuxièmement, que tous les habitants de la commune avaient été désignés comme témoins ou alors, troisièmement, que seuls certains avaient été cités comme témoins.

Plus de la moitié des cas relevaient effectivement de la dernière catégorie. Les indications se limitaient cependant fréquemment à des fonctionnaires : maires, agents de police, secrétaires de mairie, personnel des chemins de fer, prêtres ou fossoyeurs. Ceux-ci constituaient exactement les cercles de personnes qui avaient eu précisément à faire avec les convois et leurs noms étaient de toute façon connus dans ces communes. Mais leur désignation pouvait aussi donner lieu à une distanciation de la part de la population locale, parce qu’on évitait ainsi d’associer d’autres parties de la population aux marches de la mort. Ce qui fut surprenant pour moi, c’est que fréquemment, ce n’étaient pas des habitants de la commune mais d’anciens prisonniers qui étaient cités comme témoins oculaires. Du point de vue de l’administration allemande, les mentionner était une solution de facilité permettant de soustraire les autochtones à la ligne de tir.

Près d’un tiers des communes répondit qu’il était impossible de désigner une personne en mesure de donner des indications sur le déroulement des faits. Le phénomène selon lequel personne n’aurait rien vu mais que de nombreux habitants auraient apporté leur aide apparaît ici en partie.

Et pour finir, environ 13 % de la population répondit que la totalité des habitants avaient été témoins des marches de la mort. Dans l’absolu, c’est impressionnant, mais cela recélait néanmoins un revers : nommer collectivement un grand nombre d’habitants ou leur totalité avait souvent pour fonction de se dispenser de nommer qui que ce soit comme interlocuteur. À Neuötting par exemple, les réponses concernant les témoins directs furent formulées comme suit : « Une grande partie de la population. Pas de noms concrets. »

La manière dont le bureau de recherche exploitait les données relevées est rendue explicite par l’exemple de la marche de Dachau vers Bad Tölz : le service de recherche se basait sur une brochure réalisée à l’époque par l’International Information Office (IIO) de Dachau, donc par des survivants du camp de Dachau, dans laquelle étaient citées les déclarations des détenus sur la marche de la mort en direction des Alpes. La route fut retracée à l’aide de leurs indications, des cartes réalisées et combinées avec les réponses des questionnaires. Ainsi on comptait rien que pour cette marche 287 morts, dont on put déterminer 47 noms, 45 matricules et, dans 22 cas, au moins la nationalité. Pour l’ensemble de la circonscription administrative de Haute-Bavière l’ITS recensa 9 802 morts des camps de concentration, mais pour plus de 8 000 d’entre eux, ni leurs noms ni leurs matricules n’étaient connus.

Ce bilan nous conduit à l’abandon du programme « Attempted Identification » en 1951. Les données relevées étaient en effet beaucoup trop imprécises pour permettre des déclarations fiables sur la vie et la mort des différentes personnes : de nombreux détenus avaient changé de vêtement en route, des numéros de matricule avaient été attribués plusieurs fois dans différents camps ou avaient été notés avec des erreurs. En fin de compte, il fut impossible au service de recherches d’effacer à titre posthume la dégradation subie dans les camps par des êtres humains rabaissés au rang de simples numéros ainsi que la dissolution des dernières structures lors de l’évacuation. Les communes allemandes, de leur côté, montraient peu d’empressement pour soutenir cette entreprise. Leurs réponses montrent clairement que ce qui avait commencé pendant les marches de la mort continua après la guerre : les prisonniers des camps de concentration avaient été perçus comme une masse anonyme, comme un problème qui devait être solutionné rapidement et discrètement, et si possible, sans laisser de traces.

3. Mémoire : à Gauting et ailleurs

À Gauting, commune de Haute-Bavière, le SPD (parti socialiste) et les Grüne (parti écologiste) déposèrent en 1985 une demande pour que soit installé dans le village un monument commémoratif des marches de la mort. Suite à cela, le maire, Ekkehard Knobloch (membre de la CSU, Union chrétienne-sociale) envoya une lettre à 14 communes situées entre Dachau et Königsdorf et lança un sondage. Il voulait savoir s’il y avait déjà des monuments commémoratifs dans ces communes, si l’on avait peut-être même l’intention d’en installer et comment on trouvait l’idée de placer soit des stèles dans tous les villages, soit un monument commun à un emplacement central. Le résultat fut toutefois extrêmement désappointant : pas une seule commune ne se prononça en faveur de monuments commémoratifs dans toutes les localités, deux seulement étaient pour un monument central et pas plus de cinq ne se déclarèrent prêtes à en discuter. L’homologue de Knobloch à Königsdorf par exemple répondit de manière très subtile que les conseillers municipaux « regrettaient » que la proposition n’ait pas rencontré d’approbation et déclara qu’un monument central n’apporterait rien aux communes respectives, mais seulement à celle où il serait placé. Il ne vint pas non plus à l’idée de la municipalité de Königsdorf de se proposer tout simplement comme lieu d’emplacement. Plus précisément, on ne voulait pas de monument commémoratif parce que « la commune de Königsdorf avait à entretenir un monument aux morts déjà existant, quelques colonnes de peste, croix champêtres et autres, moyennant des coûts relativement élevés. » L’hypocrisie des soi-disant « regrets » fut confirmée dans un deuxième courrier. On y disait que les conseillers municipaux étaient unanimement contre l’installation de monuments commémoratifs. Le maire, Hans Baader, faisait non seulement la leçon à ses collègues sur un ton paternaliste, mais se permettait même de parler au nom des prisonniers : « Dans l’intérêt d’un avenir commun et par là même dans l’intérêt des victimes qui ont survécu, il est temps que l’on commence à oublier des deux côtés. »

Malgré ces réactions très réservées, Knobloch, le maire de Gauting, n’abandonna pas son projet et réussit à convaincre de plus en plus de communes à y participer quand même. Toutefois, l’appel d’offres pour la réalisation du monument par un artiste entraîna aussitôt une nouvelle polémique : sur 60 projets présentés, celui d’Hubertus von Pilgrim fut choisi comme lauréat, projet que vous pouvez également voir ici sous forme légèrement modifiée. Les critiques émises à l’égard de cette sculpture argumentèrent cependant qu’elle réduisait le problème à ceux qui avaient souffert, en excluant la dimension historique et politique. Le projet de von Pilgrim fut toutefois réalisé et les premiers monuments commémoratifs des marches de la mort furent édifiés à partir de 1989. Jusqu’en 2001, 22 sculptures identiques furent placées sur le trajet de cette marche de la mort, une sculpture supplémentaire se trouve à Yad Vashem à Jérusalem depuis 1992, et seulement cinq ans plus tard, même Königsdorf s’est aligné et en a installé une dans la commune. En dernier lieu, un exemplaire en a été installé ici, au Centre de documentation sur le nazisme. Les sculptures identiques montrent un groupe de personnes, représentées en demi-taille, aux visages seulement ébauchés, semblant plus chanceler qu’avancer. Les premiers du groupe paraissent s’effondrer, les corps fusionnent. Une plaque de bronze commente : « C’est par ici que passa en avril 1945 le chemin du calvaire des prisonniers du camp de concentration de Dachau en marche vers l’inconnu. »

Ces monuments commémoratifs symbolisent une nouvelle approche des crimes nazis : les mécanismes de défense flagrants cités, tels que ceux de Königsdorf, étaient devenus obsolètes. Nous sommes donc ici témoins d’une évolution positive dans le débat autour des marches de la mort. En même temps, on peut se poser la question de savoir si cela a peut-être été possible parce que divers aspects passèrent à l’arrière-plan. En leur temps déjà, les critiques émises à l’encontre de la sculpture d’Hubertus Pilgrim lui reprochaient, entre autres, de rendre hommage aux victimes, mais de ne mentionner ni les coupables, ni les témoins. De plus, le monument ne donne aucune indication sur les événements concrets ayant eu lieu sur place. Ils mériteraient d’être mieux explicités que ne le fait l’inscription. Par ailleurs, les termes employés sont singuliers : au lieu de parler de « marche de la mort », terme connu partout et utilisé par les survivants eux-mêmes, il est ici question d’un « calvaire », expression nettement atténuée. Pour finir, celui-ci conduit « vers l’inconnu », ce qui exprime peut-être le ressenti des témoins de l’époque, mais peut plutôt faire penser aujourd’hui à une tentative de mystification.

Il est d’ailleurs intéressant dans ce contexte d’effectuer une comparaison avec d’autres monuments commémoratifs. L’idée de ponctuer avec des signes de Mémoire identiques les routes des marches de la mort avait en effet été déjà réalisée en RDA des décennies auparavant — naturellement selon les principes esthétiques modernes de cet État et de sa propagande historique politico-idéologique. Ces monuments avaient certes une orientation totalement différente quant à leur apparence extérieure et leur signification, mais ils avaient en commun avec leurs équivalents en Bavière ce caractère flou et imprécis concernant des évènements qui se déroulèrent au vu et au su de tous les habitants du village, les nombreux coupables et les spectateurs, encore plus nombreux, des marches de la mort.

C’est quelque chose qui, depuis des décennies traverse comme un fil conducteur le travail historique sur les marches de la mort : quand il s’agit très concrètement de la participation des habitants aux actes commis pendant les marches de la mort, on sent jusqu’à aujourd’hui un certain refus de tirer au clair les faits de manière précise. J’espère que mon travail pourra contribuer à déceler ces lacunes et à sensibiliser le public au fait que des crimes d’une ampleur atroce aient pu avoir lieu — et le pourraient certainement encore aujourd’hui — devant nos portes et sous les yeux de nombreux témoins.

Je vous remercie de votre attention !

 Traduction : Bernadette Martial

Martin Winters CID preis