Discours de remise des CID prix d'étude 2022


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 Remise du prix d’études du Comité International de Dachau

 

 


 

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Mot du CID

Général Jean-Michel Thomas, Président

 

Mesdames, Messieurs
Au nom du Comité International de Dachau je souhaite saluer brièvement tous les participants, dont quelques membres sont présents à cette vidéoconférence, après notre assemblée générale ce matin.
Mes remerciements s’adressent tout d’abord à la présidente du jury, Madame le Pr Dr Sybille Steinbacher et à chacun des membres du jury de ce prix, et en particulier à notre représentant le Pr Dr Ernst Berger. Il m’a vanté personnellement la qualité et le travail de votre jury international de haut niveau auquel j’exprime toute ma reconnaissance.
Je salue, M. Freller, 1° Vice-président du Parlement de Bavière et Directeur de la Fondation des Mémoriaux bavarois et Mme le Dr Gabrielle Hammermann, directrice du mémorial du camp de concentration de Dachau et membre du jury ainsi que les personnalités des institutions du monde de la mémoire de Munich et de Dachau qui ont pu se joindre à nous, sans oublier les quelques membres du CID qui sont également présents, après notre assemblée générale de ce matin.
La tenue de cette cérémonie en vidéo-conférence nous prive malheureusement de l’accompagnement et du soutien habituel d’autres représentants du monde de la mémoire des camps de concentration et je le regrette.

Le prix du CID a pour but de récompenser les travaux universitaires consacrés à l’histoire du camp de Dachau et à la politique de persécution du régime nazi, mais aussi au traitement des crimes nazis après la fin de la 2e guerre mondiale, à l’étude des sites commémoratifs ou à des travaux centrés sur la pédagogie et l’éducation.

Ce prix, comme vous le savez, porte le nom d’un historien reconnu, Stanislav Zámečník, résistant tchèque qui a été déporté par la Gestapo à Dachau en février 1941 et a travaillé au Plantage puis à l’infirmerie jusqu’à la libération du camp.

Après plus de quatre ans de détention à Dachau, Stanislav Zámečník est rentré en Tchécoslovaquie où il s’est inscrit à l’Université de Prague pour y étudier l’histoire. Il a ensuite consacré sa vie aux recherches sur l’histoire du camp de Dachau et du nazisme, concrétisées par son exceptionnelle monographie : « C’était ça, Dachau ».

Ce prix est attribué pour la troisième fois aujourd’hui. Mais il a déjà acquis une réelle notoriété, en devenant très rapidement un titre de reconnaissance apprécié, un label de qualité et de sérieux, obtenu après une âpre sélection.

Je n’ai pas malheureusement pas encore lu le travail qui est salué et honoré aujourd’hui et ne peux donc en parler. J’aurai donc une oreille attentive pour les des deux personnalités qui vont maintenant nous en parler.

Je n’ai pas non plus le plaisir de connaitre le brillant lauréat de ce prix, le Docteur Markus WEGEWITZ pour son œuvre :

Kultivierter Antifschismus. nicolas rost un der lange Kampf gegen Nationalsozialismus 1919 bis 1967.

 

Cette remise solennelle de diplôme, sans chaleureuses poignées de mains et sans champagne, est bien sûr frustrante. Mais elle concrétise pour tous les travaux de recherche pour la notoriété et la mémoire du camp de Dachau, c’est à dire notre objectif commun. Et c’est à ce titre que nous allons présenter nos sincères félicitations au brillant lauréat.

Docteur Markus WEGEWITZ j’ai l’honneur, au nom du CID de vous remettre le Prix Stanislav Zámečník 2022, avec toutes nos félicitations.

 

oorkonde Wegewitz

 

 

 

 

 

 

Laudatio:

 

annette erberle

Prof. Dr. Annette Eberle

 

 

Chers membres du Comité International de Dachau, chers collègues du jury, Mesdames et Messieurs, et nous sommes très heureux de vous accueillir, cher Monsieur Wegewitz.

Nous tenons à vous féliciter chaleureusement, Monsieur Wegewitz, au nom du jury, pour l'attribution du prix Stanislav Zamečník du Comité International de Dachau. Nous avons estimé que votre thèse "Kultivierter Antifaschismus. Nicolaas Rost et la longue lutte contre le national-socialisme, 1919-1967 ", correspond de manière très convaincante aux intentions des donateurs du prix. Nous sommes donc très reconnaissants que ce travail ait pu être réalisé sous la direction de Norbert Frei à l'université d'Iéna et que vous ayez pu le défendre avec succès en février 2021 avec la mention "summa cum laude".

Depuis la création du prix Stanislav Zamečník du CID, on a pu constater les impulsions significatives que les précédents lauréats ont pu donner à l'historiographie du camp de concentration de Dachau avec leurs travaux, grâce à des connaissances nouvelles, mais aussi fondamentales, sur l'histoire de la société internationale des détenus. Vous poursuivez cette tradition avec votre travail sur l'histoire de l'expérience de l'antifascisme en Europe à l'exemple de la biographie politique du journaliste néerlandais Nicolaas Rost, qui fut également un survivant du camp de concentration de Dachau. Pour rendre hommage à votre performance, nous présentons aujourd'hui, en tant que duo germano-néerlandais, l'éloge de l'ouvrage primé. Je commence, Annette Eberle, et Hans de Vries, expert de longue date à l'Institut néerlandais pour l'étude de la guerre, de l'Holocauste et du génocide à Amsterdam, complète ensuite du point de vue de la discussion aux Pays-Bas.

Stanislav Zamečník, qui a donné son nom au prix, s'est engagé à 17 ans dans la résistance contre le régime nazi après l'occupation allemande de son pays, la Tchécoslovaquie, et a été détenu au camp de concentration de Dachau de février 1941 jusqu'à sa libération le 29 avril 1945. Il a fait la connaissance de Nicolaas Rost, qui y a été détenu du 17 juin 1944 jusqu'à la libération, à l'infirmerie. Dans la monographie de Zamečník intitulée "C'était Dachau", publiée en 2002, qui fait autorité et qui est la seule à ce jour sur le camp, il évoque Nico Rost dans un long paragraphe sur la résistance à l'infirmerie par les détenus qui y travaillaient : le médecin tchèque František Blaha et le socialiste allemand Heinrich Stöhr, infirmier en chef au Revier. Tous deux ont risqué leur vie pour protéger et sauver celle des détenus qui leur étaient confiés. Zamečník écrit : "(...) le Hollandais Nico Rost et l'Allemand Heinrich Auer ont eu la chance d'arriver au Revier dès leur arrivée au camp. Grâce à Stöhr, ils sont restés dans un environnement calme jusqu'à la fin de la guerre et ont même pu se consacrer à des études littéraires"1. Grâce à la solidarité des détenus ainsi expérimentée, des notes secrètes ont été prises dans un journal, sur la base desquelles le récit d'expérience de Nico Roost, "Goethe in Dachau", a été rédigé sur la société des détenus pendant les dernières années de la guerre. Le livre a été publié aux Pays-Bas en 1946 et traduit en allemand en 1948 par la maison d'édition Volk und Welt de Berlin-Est. Jusqu'à aujourd'hui, le livre est devenu une source importante sur les limites et les possibilités de la solidarité face à un système marqué par une inhumanité absolue, notamment grâce à sa réception au mémorial du camp de concentration de Dachau. Le récit des survivants de Rost sert à réfléchir à la question de savoir si et dans quelle mesure la solidarité, malgré la terreur quotidienne, pouvait marquer la situation des détenus ainsi que la cohabitation dans le champ de conflit des différents groupes et nations de détenus. Ces discussions ont accompagné mon premier travail sur "Goethe à Dachau", lorsque j'ai été chargé, au début des années 2000, de mettre en place un service éducatif au mémorial. Les visiteurs d'aujourd'hui peuvent écouter des extraits de ce livre ainsi que de son ouvrage "Ich war wieder in Dachau", paru en 1955, grâce à l'audioguide. Les écrits antérieurs de Rost sur la nature de la terreur nazie dans le camp et pendant la guerre, datant des années 1930, sont moins connus : Comme le texte néerlandais "Die Brauerei von Oranienburg. Ein Konzentrationslager im Dritten Reich" (Un camp de concentration sous le troisième Reich) de 1933 ou son reportage sur la destruction de la ville basque de Guernica par l'escadrille allemande Condor, publié aux Pays-Bas après son retour en tant qu'observateur de la guerre civile espagnole. Ces étapes sont également reflétées dans le travail de Wegewitz comme cadre de référence des expériences antifascistes.

 

Même après la libération, Nico Rost se considérait comme faisant partie de la société des détenus et des survivants dans leur lutte pour la mémoire de l'ancien lieu de la terreur nazie. Pour lui, la lutte contre le fascisme continuait avec la lutte contre l'oubli. Barbara Distel, l'ancienne directrice du mémorial du camp de concentration, qui a accompagné dès le début la construction du mémorial, a rendu hommage à son rôle dans la création du mémorial du camp de concentration dans l'expertise qu'elle a rédigée en tant que membre du jury sur le travail de Markus Wegewitz qui sera récompensé aujourd'hui. Elle y écrit à propos de la contribution de Nico Rost au travail du Comité International de Dachau : "Avec le début des efforts du Comité International de Dachau, nouvellement fondé en 1955, pour la création d'un mémorial sur le site de l'ancien camp de prisonniers de Dachau, Nico Rost est devenu l'un des principaux protagonistes. Ses nombreuses relations internationales, notamment avec les dirigeants belges du Comité, ses connaissances de la langue allemande et son talent d'écrivain le prédestinaient à devenir un médiateur efficace, surtout entre les survivants allemands et les représentants des autres associations nationales membres de l'organisation. Après sa mort soudaine en 1967, Nico Rost est tombé dans l'oubli jusqu'à ce que le critique littéraire Wilfried F. Schoeller publie en 1999 aux éditions berlinoises Volk und Welt une nouvelle édition de "Goethe in Dachau" ainsi que d'autres écrits de Nico Rost".
Avec sa thèse, Markus Wegewitz a réussi à remémorer les expériences collectives de la société des détenus de Dachau en partant du monde vécu par l'auteur de "Goethe in Dachau", pour les dessiner et les analyser historiquement comme une partie de l'histoire des expériences politiques de l'antifascisme en Europe. Et ce, en partant d'un présent dans lequel l'antifascisme en tant que mouvement politique contre l'extrémisme et le populisme de droite en Europe est d'une triste actualité. Et, plus récemment, un présent dans lequel l'antifascisme est cruellement détourné et sert de légitimation à l'attaque militaire contre l'Ukraine et aux crimes de guerre. L'auteur ne pouvait pas encore se douter de ce contexte.

L'endroit où Markus Wegewitz caractérise "Goethe von Dachau" comme faisant partie d'un collectif de récits de souvenirs sur la survie de la terreur fasciste est significatif de l'approche scientifique méthodique convaincante qui consiste à étudier l'antifascisme en tant qu'histoire d'expérience : "Le sens donné a posteriori traverse les récits de souvenirs des survivants en général et le propre "journal" de Rost, "Goethe in Dachau", en particulier. En tant que source historique, le récit ne contient guère d'expériences directes sur le camp de concentration. Au lieu de cela, le livre suit un modèle d'interprétation complexe, lié au concept culturel antifasciste, ce qui le rend difficile à lire comme source d'une histoire d'expérience de la période précédant la libération. Dans la description individuelle des camps de concentration, il faut dans ce cas toujours tenir compte de l'empreinte politique de l'observateur, notamment parce qu'une telle perspective est à de nombreux endroits la seule chance d'approcher l'histoire du camp.

Les expériences des antifascistes* dans le monde étranger des camps de concentration se nourrissent des années d'engagement avant la captivité, des expériences vécues dans les camps eux-mêmes, mais aussi des attentes et des espoirs pour la période suivant la fin du régime national-socialiste". (S. 147)
Cette citation renseigne également sur le potentiel analytique de l'approche inter-disciplinaire dans la fécondation mutuelle de l'histoire sociale, intellectuelle et politique. Ainsi, le parcours de Nico Rost, qui a grandi dans un environnement bourgeois et qui a lutté toute sa vie pour la justice sociale et contre l'oppression national-socialiste, apparaît clairement. L'évolution historique de l'antifascisme en tant que mouvement politique est retracée en relation avec l'évolution politique du fascisme, jusqu'à l'impact du national-socialisme dans les années 1950 et 1960, et toujours en partant des étapes de la vie de Nico Rost comme étapes intermédiaires de sa recherche politique et biographique. Selon l'historien néerlandais Peter Romijn, l'un des examinateurs de la thèse, Wegewitz réussit ainsi à apporter une contribution innovante pour comprendre l'histoire de l'antifascisme à travers l'évolution de Rost : "Rost se révèle être un internationaliste, un homme qui faisait partie de différents réseaux de bohémiens, d'écrivains, de journalistes et d'hommes politiques. Cela se rattache très bien à la tendance actuelle d'écrire des histoires transnationales de réseaux de résistance en Europe, dans lesquels l'action antifasciste s'inscrit dans un engagement et un activisme à long terme".
Wegewitz y parvient avant tout sur la base d'une recherche approfondie de sources primaires et secondaires, en particulier des sources néerlandaises - et je passe ici la parole à mon collègue du jury Hans de Vries :
J'ai été très impressionné par la capacité de Wegewitz à utiliser les sources néerlandaises sans restriction. Bien qu'il souligne à juste titre que sa recherche n'est pas une biographie, il a été capable (entre autres) de donner un certain relief biographique à Rost grâce à ces sources.
A mon avis, c'est très bien ainsi, car son protagoniste n'apparaît pas comme un médium abstrait dans le processus historique de l'antifascisme, mais comme un homme concret qui a parfois pris des décisions lourdes de conséquences. Je pense que cette méthodologie est très importante, car sinon l'antifascisme est présenté dans une trop large mesure comme une construction historique 'objective'.
Rost est absolument une personne très 'biographiable'. Communiste, mais certainement pas léniniste. Il s'est montré assez indépendant vis-à-vis des directives du Komintern (bien qu'il ait dénoncé son 'ami' Jef Last). Il s'est lié d'amitié à Dachau (entre autres) avec des figures anti-classistes comme Pim Boellaard et Carel Steensma (conservateurs) et Stuuf Wiardi Beckmann (social-démocrate), ce qui lui a été très reproché par la direction du PC néerlandais dans l'après-guerre. C'était un solitaire, un gauchiste sans domicile fixe. Et en plus (ce qui n'a rien à voir avec la politique et l'antifascisme) : il nourrissait un amour profond pour l'Allemagne, sa langue et sa littérature. La biographie (malheureusement non traduite en allemand) de Hans Olink s'intitule : "Nico Rost. De man die van Duitsland hield" (Nico Rost. L'homme qui aimait l'Allemagne). Tu peux t'imaginer que le PC s'est montré particulièrement peu intéressé par ses réflexions littéraires. Tout ce "verbiage" n'a en effet rien à voir avec la lutte des classes et l'antifascisme.
L'étude de Markus Wegewitz prouve ainsi qu'elle surmonte des stéréotypes de longue date dans l'historiographie et la culture du souvenir - tout à fait dans l'esprit du travail de mémoire actuel du Comité International de Dachau et de Stanislav Zamečník, qui a donné son nom au prix.

 

 

 Brève présentation du lauréat Dr. des. Markus Wegewitz

 

Martin Winter maisel 6Z0A2811

 


Remise du prix d'études du Comité International de Dachau pour la thèse de doctorat :

 

 Antifascisme cultivé. Nicolaas Rost et la longue lutte contre le national-socialisme, 1919-1967.

 

 

 

Résumé


L'étude de Markus Wegewitz met en lumière l'histoire de l'antifascisme, étroitement liée aux choix de l'extrême XXe siècle. L'antifascisme est à la fois un dispositif d'expérience, un projet de vie et une position politique. L'étude, réalisée dans le cadre d'une thèse de doctorat à l'université Friedrich Schiller d'Iéna, offre une vue historique longitudinale de la naissance d'un antifascisme organisé après la fin de la Première Guerre mondiale jusqu'aux années 1960. Les idées centrales, les formes d'organisation, les modèles de mémoire et les éléments de la culture politique sont ainsi mis en évidence.
Pour mettre en relation ces différentes lignes de développement, l'étude utilise une approche basée sur l'expérience et les méthodes de la biographie historique. Ainsi, l'appropriation interprétative de la réalité historique par les antifascistes est rendue compréhensible et, en même temps, les contextes sociaux, les mondes d'idées et les discours centraux sont accessibles au-delà du niveau individuel.
Le protagoniste de cette étude est Nicolaas Rost (1896-1967), journaliste néerlandais, communiste, survivant des camps de concentration d'Oranienburg, Vught et Dachau et membre fondateur du Comité international de Dachau. Son parcours offre une approche biographique de l'antifascisme au 20e siècle. En tant que reporter, organisateur et traducteur, Rost a surtout œuvré pour la connectivité de l'antifascisme au-delà des frontières linguistiques, culturelles et nationales.
L'étude se penche en particulier sur la référence à la culture écrite allemande, utilisée par Rost et d'autres antifascistes comme argument politique. Dans cet antifascisme "culturel référentiel", ils opposaient une culture humaniste essentialisée à la barbarie fasciste. Le topos de la "défense de la culture" a notamment été un élément décisif de la mobilisation et de la politique d'alliance antifascistes au cours des décennies.
Il est également clair avec quelle perspective les survivants du camp de concentration de Dachau et leurs organisations regardent l'antifascisme. L'interprétation de Rost de la période du camp dans son livre "Goethe in Dachau", l'inclusion des victimes de la Shoah et d'autres groupes de persécutés, ainsi que la lutte politique pour la construction d'un mémorial sur le site de l'ancien camp de concentration de Dachau peuvent également être compris comme une pratique antifasciste.
L'antifascisme doit être compris comme un concept pluriel dans lequel résonnent différentes idées humanistes, socialistes et communistes et dans la genèse historique duquel sont inscrits des formes d'organisation concrètes, des conceptions de la démocratie, des utopies de gauche et des critères de justice historique. Une réflexion critique sur l'antifascisme, ses différentes variantes, ses objectifs politiques et ses emprunts historiques s'impose d'urgence, notamment parce qu'elle permet de discréditer les images de l'ennemi et les réflexes anticommunistes qui nous sont chers. Cette étude montre la voie à suivre.

 

 

Plus d'informations sur Nico Rost dans le pdf :

 

Nico Rost brochure sur le camp de concentration de Dachau  édition 1961 - 1963

 

Exposition sur Nico Rost des années 1990 (en allemand) ; avec l'aimable autorisation de la ville de Dachau.