Henk Arendse

Henk Arendse

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C’est la crise et mes parents ignorent que quelque part, au fin fond de l’Allemagne, le camp de concentration de Dachau ouvre ses portes le 21 mars 1933.

Ils se marient le 26 septembre 1933 et leur propre fabrique de colle « Perfecta », plus tard « Bisonkit », ne va pas très bien sur le plan financier.

Mon père va en vélo de La Haye voir les fabriques de chaussures, le long du Brabant pour leur expliquer qu’il est facile de coller les semelles plutôt que de les coudre et les clouer. Ma mère est sa secrétaire et s’occupe de la comptabilité. À un moment, ils pourraient vendre le magasin, à des Italiens, mais ils ne veulent pas faire d’affaires avec un pays fasciste. (Ironie de l’histoire, la fabrique a été vendue à des Italiens il y a quelques années). Et ils le vendent à quelqu’un de Goes qui n’a aucune notion de chimie mais a de l’argent. Mon père est alors employé ailleurs. Le 21 décembre 1940, naît leur fille Kitty.

Début 1941, mon père est contacté par un groupe de résistants dont son frère était membre. Mes parents ont la machine à polycopier à la maison et les rencontres ont lieu chez eux. Ils distribuent des pamphlets et mon père les laissent dans les trains et dans les gares lorsqu’il voyage. Le 9 septembre 1941 il est arrêté à 17 h. 30 à son domicile.

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Il leur est dit « il reviendra dans très peu de temps à la maison, Madame » et ils n’ont pas le temps de se dire au revoir. Ce « très peu de temps» a duré 3 ans et 9 mois plus tard. Il atterrit à la prison de Scheveningen, « l’hôtel orange », et y reste jusqu’en mars 1942 avant d’être transféré au camp d’Amersfoort. Il y attrape une pneumonie et, malade comme il était, il part pour Buchenwald quelques semaines plus tard. C’est un détenu NN, ce qui signifie : « vous n’existez plus pour le monde extérieur ». Il est astreint à un travail pénible et est déporté, malade, au bout de six mois à Sachsenhausen-Oranienburg. Au bout de quelques jours au camp, il est affecté au Kommando extérieur de l’usine de Klinker.

C’est « l’atelier » de Speer, architecte tristement célèbre. Pendant des mois, il travaille dans l’eau et la glaise jusqu’aux genoux. Gravement malade, il est renvoyé trois mois plus tard à Sachsenhausen dans la baraque des morts. Il voit beaucoup de détenus mourir et disparaître. Par peur des infections, il refuse de manger ce que la plupart mange. Comme par miracle, il réussit à soudoyer un garde et arrive au Block 17 où un détenu Belge l’aide. Il est envoyé à Natzweiler. Son corps est percé de trous à cause d’œdèmes dus à la faim Ses pieds ne sont que plaies ouvertes jusqu’aux os. Devant l’avance des Alliés, ils quittent le camp et arrivent début septembre à Dachau. Il est transféré à Allach où il doit travailler pour les usines de BMW.

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Début janvier, tous les prisonniers NN sont rassemblés au camp principal de Dachau et il entre en contact avec le Block 29. Il attrape le typhus et reste deux semaines dans le coma. Puis soudain arrive la libération par les Américains le 29 avril 1945 à 17 h. 20. Il se passe encore quelque temps avant qu’il ne revienne à la maison. Mais il y arrive dans la nuit du 1er au 2 juin 1945. Toute la famille est à la maison, avec ma mère qui l’attend. Un camion l’amène chez lui depuis Eindhoven. Extrêmement émacié, mais heureux d’être de retour. Chaque fois que quelqu’un entre, il offre galamment sa place. « Naturellement », je peux me lever… On lui donne de l’argent pour qu’il puisse s’acheter quelque chose pour lui mais il l’utilise pour offrir à ma mère une nouvelle robe. Elle l’attend depuis toutes ces années, lui a été fidèle et a bien pris soin de leur fille. La valeur de l’argent n’a plus aucun sens pour lui. Au bout d’une semaine, il reprend le fil. Il faut faire des efforts.

Le 3 Juillet 1946, Sonja vient au monde. Au début, mon père avait décidé d’émigrer en Australie, un pays sans guerre, mais ma mère dit non juste avant le voyage et ils restent aux Pays-Bas. Ils décident ensuite de partir de La Haye pour Laren.

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Dans ma jeunesse, j’ai vu beaucoup d’amis de mon père qui venaient nous voir avec leurs jeunes épouses et leurs enfants. Les amis de Natzweiler forment un groupe soudé et les enfants participent aux rencontres de ce groupe et passent leurs vacances ensemble. Mon père était quelqu’un de social, pas du tout haineux mais souvent difficile pour sa famille, un caractère tourmenté et vite tempéré. Au printemps et à l’automne il faisait des cauchemars et était très déprimé. Le 26 avril 1996, mon père décède des suites d’une longue maladie. Il avait 84 ans. Il est incinéré le 29 avril 1996, à 17 h. 20, le même jour et à l’heure exacte de la libération du camp de Dachau. Je garde de lui un bon souvenir. C’était un bon père attentionné et affectueux, avec un cœur là où il faut pour ses semblables. Il m’a appris à ne pas être rancunier envers les Allemands, « il y en avait quelques-uns qui ne pouvaient pas faire autrement ».

Sonja Holtz-Arendse