Souvenirs de Vladimir Feierabend

Protectorat "Bohême et Moravie",, Terezin, Dachau - Famille de Feierabend

 

Vladimir Feierabend 1940

Souvenirs de Vladimir Feierabend

 

Le protectorat de Bohême-Moravie fut une sombre période pour notre famille. Oncle Lada devient membre du gouvernement tchécoslovaque en tant que ministre de l'Agriculture. Il rejoint par ailleurs le mouvement de résistance contre le nazisme appelé « Quartier général politique ». Début 1940, le Premier ministre, le général Alois Eliáš, l'avertit que son implication dans ce mouvement a été découverte et que sa vie est en danger. Avec l'aide de patriotes tchèques et slovaques, il réussit à s'échapper dans des circonstances dramatiques qu'il a décrites en détail dans ses mémoires. Il part vers l'est, à travers les Balkans, rejoint la France pour finalement arriver en Angleterre où il est devient membre du gouvernement tchèque en exil.

Cela a des conséquences pour une partie de notre famille. La Gestapo recherche l'oncle Lada chez nous, perquisitionne notre appartement, et nous ne savons pas si la situation ne va pas se retourner contre nous. À l'époque, j'ai 16 ans et fréquente le lycée de la rue Křemencova. Je commence à jouer au basket-ball pour la UNCAS, suis membre du mouvement scout et du YMCA. Cette année-là, je ne vais pas camper avec eux parce que nous sommes toujours inquiets de ce qui peut nous arriver. Plus tard, mon père est arrêté par la Gestapo en relation avec l'évasion de mon oncle, étant soupçonné de l'avoir aidé. Il est incarcéré à la prison Pankrác de Prague et est ensuite transféré à la prison de Stadelheim de Munich. Ce n'est pas une période facile pour notre mère, mon frère et moi. À cause de tout ce stress, mes notes scolaires chutent, mais je continue tout de même à jouer au basket avec beaucoup de succès. Nous recevons beaucoup de soutien de la part de notre famille élargie et nous en sommes très reconnaissants.
Notre père est libéré de prison le 6 mars. Il est si maigre qu'il peut facilement porter les vêtements de mon frère Karel. Notre joie est malheureusement de courte durée. La terreur nazie s'est accrue avec l'arrivée de Heydrich, le nouveau dirigeant qui instaure la loi martiale et condamne à mort de nombreuses personnes. L'assassinat de Heydrich en mai 1942 provoque une vengeance meurtrière. Les gens commencent dès lors à s'inquiéter pour leur vie. Nous réussissons toutefois à célébrer le 50e anniversaire de mon père à la maison.
En 1942, l'année scolaire est prolongée de deux semaines pour compenser les longues vacances d'hiver causées par la pénurie de charbon. En conséquence, nous ne terminons pas l'année scolaire avant le 15 juillet. Je viens d’achever la 7ème (septima) et mon frère Karel la deuxième année de son cours post-diplôme en génie civil au collège technique. Toutes les universités tchèques ont été fermées après le 17 février 1939, date du soulèvement étudiant.
À l'école, je fais de mon mieux pour obtenir de meilleurs résultats, mais la langue allemande en particulier ne m'intéresse pas du tout. Il faut vraiment que je rattrape mon retard à la fin de l'année scolaire. Nous sommes le 1er juillet, une belle journée d'été, alors que je termine mon travail scolaire de la journée afin de pouvoir aller jouer au basket dans la salle Sokol de la Mala Strana. Seuls cinq d'entre nous ont été autorisés à poursuivre l’entrainement.
Après le déjeuner, la mère va rue Spalena pour rendre visite à sa mère, mon père est à son bureau. Vers trois heures, quelqu'un sonne. Je vais ouvrir la porte. C'est notre grand-père qui habite en bas, et il y a deux hommes de la Gestapo avec lui. Il me dit qu'il est emmené pour un interrogatoire, me demande de le dire à mes parents mais de ne pas m'inquiéter. Comme je l'ai déjà dit, toutes les activités de la Gestapo ont considérablement augmenté après l'assassinat de Heydrich. Je crains que l'interrogatoire ne soit en quelque sorte lié au travail d'oncle Lada à Londres, car des parachutistes sont envoyés d'Angleterre.
Grand-père est emmené, et je continue à étudier, ironie du sort, la biographie d'Hitler. Je n’ai pas peur qu'ils fassent quelque chose à grand-père puisqu'il a 81 ans.
Environ une heure plus tard, la cloche sonne de nouveau. Je vais ouvrir la porte et de nouveau il y a deux hommes de la Gestapo. Ils me demandent de les accompagner, je prends alors mes affaires personnelles et les suis. Je commence à m'inquiéter. J'écris un mot à ma mère pour lui dire que je suis à la Gestapo, rue Bredov, chambre 142. En chemin, nous nous arrêtons à Spejchar où vit tante Hana avec sa famille. Au bout d'un moment, l'homme de la Gestapo revient parce que tante Hana n'était pas à la maison. Puis nous allons Place Petrske, à l'école technique où mon frère Karel a ses cours de l'après-midi. Ils sont, à l’évidence, très bien informés. Quand ils amènent Karel à la voiture, il me regarde d'un air interrogateur. Nous sommes tous silencieux.
Arrivés à Peckarna, ils nous emmènent dans une pièce où se trouvent notre père, notre grand-père et d'autres personnes. Au bout d’un certain temps, ils nous font descendre dans la salle dénommée « le cinéma ». Entre-temps, on a aussi fait venir tante Hana. Madame Necas, les familles Neumann et Robetin et d'autres personnes ayant de la famille à l'étranger sont également présentes. À la fin de la journée, nous sommes tous poussés dans un camion avec des rideaux de toile et emmenés, mais nous ne savons pas où. En devinant la direction de notre trajet, nous savons que ce n'est pas Pankrac, mais plus probablement Holesovice où des dizaines de personnes ont été exécutées après l'assassinat de Heydrich. (Leurs noms y sont gravés en souvenir). Je suis assis en face de mon père et peux voir qu'il a pâli et se met à transpirer. Il est visiblement soulagé lorsque nous ne nous arrêtons pas et continuons en direction de la ville de Terezin qui sert alors de camp de concentration de la Gestapo. De là, les gens sont répartis dans différents camps ou prisons.
La première nuit, ils nous alignent contre le mur de la première cour, lisent nos noms et envoient les femmes à la section des femmes. À partir de ce moment-là, tout se déroule comme sur des roulettes, nous n'en revenons pas. Nos vêtements sont échangés contre de vieux uniformes militaires, nos cheveux (même la barbe de grand-père) sont rasés. Nous n'avons le droit de garder que nos chaussures et quelques affaires personnelles. Nous sommes une soixantaine, parqués dans une cellule de la troisième cour. Nous dormons sur des lits en planches, il n'y a qu'un seul WC à la turque et un robinet d'eau. Notre cellule se trouve juste à côté de la cuisine. Le verdict est : « coupables, suspects de travailler contre le bien du Reich ». Nous sommes donc devenus des ennemis du Reich. Le lendemain, on nous envoie au travail, grand-père à la cuisine pour éplucher les pommes de terre, père qui est handicapé balaie les cours, Karel et moi sommes affectés au travail sur la voie ferrée. Et c'est fini, pas de tribunal, pas de preuve, pas de « trois jours ». Personne ne nous dit rien, donc nous ne savons rien.
Le matin, le réveil sonne à 5 heures, lisier noir et un morceau de pain pour le petit déjeuner, l'appel, marche jusqu'à la gare, puis en train jusqu'à Litomerice où nous travaillons extrêmement durement toute la journée. Le premier jour, j'ai une grosse ampoule éclatée à la main droite après avoir aidé mon cousin Mirek à carreler le sol d’une piscine. Je dois également manier bêche et pioche. Nous avons une soupe exécrable pour le déjeuner. Les SS nous surveillent en permanence durant notre travail et si quelqu'un essaie de se redresser et arrête de travailler, il est sévèrement battu ou brutalisé d’une façon ou d’une autre. Le soir, nous revenons par l'aérodrome d'entraînement de la Jeunesse hitlérienne. Ce n’est que lorsqu’il pleut que nous traversons la ville qui, à l'époque, est transformée en ghetto juif. Nous sommes témoins de la façon dont les Juifs sont maltraités. Des étudiants de Roudnice travaillent avec nous, leurs lycées sont fermés et les universitaires licenciés par les Allemands. Ils ont probablement le même âge que nous.
Le soir, on nous donne une soupe aqueuse avec une ou deux pommes de terre. Le pire de notre hébergement, c'est la présence sans répit de puces. Je suis constamment mordu et ne peux même pas me gratter car on m’a donné une sorte de culotte de cheval qui est serrée à partir des genoux. Le soir, nous essayons de les enlever de nos vêtements, et nous aidons aussi mon père et mon grand-père. C'est impossible car il y en a des centaines et mes piqûres s'enflamment progressivement, se transformant en furoncles. De temps en temps, certains prisonniers sont emmenés dans l'usine « Schicht » où ils pressent de l'huile de plantes. Dans les restes, nous recueillons quelques graines si nous en trouvons. Mais au moins, la soupe de midi y est meilleure.
Lorsque nous traversons Litomerice qui, après l'accord de Munich, fait partie du Reich, nous observons les réactions de la population locale. Mais il n'y a aucun signe de compassion ou de volonté de nous aider. Un jour, à notre retour du travail, nous voyons notre mère se tenir à l'entrée. Elle est venue avec un transport et a été envoyée dans la partie du camp réservée aux femmes. C’est une grande surprise. Elle a été arrêtée trois jours après nous lorsqu'elle s'est rendue à la Gestapo pour obtenir des informations sur nous. Elle a été retenue pendant un certain temps à Karlak, puis transférée à Terezin avec tante Hana. Pour pouvoir les voir, nous postulons à un emploi de porteurs de repas et apportons les seaux de nourriture à la section des femmes. La cuisine étant à côté de notre cellule, c'est donc facile, et cela nous permet de savoir qu'elles sont toujours là. Pendant mon séjour là-bas, je suis déplacé plusieurs fois d'une section à l'autre ; par exemple, pendant un jour ou deux, je travaille à la blanchisserie à côté du logement des femmes. Peu de temps après, on m'envoie construire une piscine. Comme tout le monde, je suis toujours utilisé pour les travaux de terrassement.
Là, je suis témoin du comportement du plus cruel des officiers SS. Nous devons porter des sacs de béton ou charrier une brouette remplie de terre. La brouette devant être pleine, parfois ils versent de l'eau dessus pour la rendre plus lourde. Storch était le pire garde de cette catégorie, probablement parce que cela se passe à l'intérieur de la forteresse et que les civils ne le voient jamais. Personnellement, je l'ai vu torturer un Juif si longtemps qu'il a fini par le battre à mort. Une fois, alors que je pousse une brouette qu'il pense ne pas être assez pleine, il dit quelque chose que je ne comprends pas car il parle un fort dialecte. À la fin, il me crie : « hau ab ! », puis il me gifle les oreilles si fort que je perds l'ouïe pendant un certain temps. Depuis lors, je me souviens exactement de ce que signifie « hau ab ! (file !) ».
Heureusement, cela ne s'est produit qu'une seule fois pendant mon séjour, car j'apprends très vite à éviter les situations qui attirent l'attention et déclenchent la colère des SS. L'un des prisonniers n'a pas eu cette chance. Il s'appelait Jedlicka, était très grand et aussi très maladroit. Il pouvait à peine tenir une bêche. Il a été rossé à plusieurs reprises. Nous avons appris plus tard, alors que la guerre était presque terminée, qu'il s'était suicidé en sautant dans la clôture électrique du camp de concentration où il avait été envoyé. Je pense que c'était Auschwitz.
Les jours où je travaille à creuser des piscines avec Storch et Rojka dans notre dos, sont mes pires jours à Terezin. Non seulement notre travail est vraiment épuisant, mais je vois aussi comment de nombreux prisonniers sont torturés à mort. Le seul garde humain est Hofhaus dans le magasin de nourriture. Une fois, il a même apporté deux œufs pour grand-père, ils auraient été apportés par le meunier de Terezin. Après la guerre, il a été jugé et amnistié. J'ai eu de la chance parce que j'étais jeune, sportif et assez robuste dans ces premiers mois pour ne pas me faire remarquer par un faible rendement ou ma maladresse à manier les outils.
Nous restons à Terezin jusqu'au début du mois de septembre. Puis nous recevons l’ordre de remettre nos propres vêtements, nous sommes chargés dans un train et commençons notre voyage. Heureusement, nous sommes encore tous ensemble. Personne ne nous dit rien, nous ne savons donc pas que nous allons à Dachau. Le premier arrêt est à Cheb où nous arrivons dans l’obscurité, au milieu de la nuit. Nous descendons du train et le lendemain matin, ils nous attachent ensemble et nous emmènent en prison. On ne nous donne ni nourriture ni eau. J'ai très mal aux pieds à cause des morsures de puces. Les cellules pullulent de punaises. Elles nous pourchassent, elles préfèrent mon frère Karel, il a donc plus de morsures que moi. Le lendemain, on nous donne la soupe aqueuse habituelle avec quelques pommes de terre. Pas grand-chose, mais c'est mieux que rien.
Deux jours plus tard, on nous remet dans un train et nous continuons jusqu'à Hof. À Hof, ils nous flanquent dans une cellule de la cave où il n'y a ni couverture ni de quoi s'allonger. Ni nourriture ni eau non plus. Le lendemain, on nous conduit à Nuremberg, toujours sans nourriture. On nous emmène dans un gymnase surpeuplé. Il y a des paillasses sur le sol avec un seau à ordures au fond. On m'assigne la paillasse se trouvant à côté du seau. Une grande incertitude règne, il y a la faim, le chaos, la peur, mais au moins nous sommes toujours ensemble, et c'est important.

 

 

FamilyFeierabend

à partir de la droite: Vladimír Feierabend, son frère Karel Feierabend, sa mère Marie Feierabendová et son père Karel Feierabend

 

Deux jours plus tard, nous continuons en train jusqu'à Dachau. De la gare, nous sommes transportés par camion jusqu'à la section politique (Politische Abteilung) du camp de concentration de Dachau. Il y a de très nombreuses rangées de casernes, construites avec un chemin au milieu. À l'entrée du camp, nous sommes photographiés sous tous les angles, devons remplir un questionnaire et un curriculum vitae est établi. Puis nous passons rapidement par une porte avec une inscription en allemand :  «  Arbeit macht frei » (le travail rend libre) et devons remettre tous nos vêtements civils, nos montres et nos objets de valeur (que nous n'avons pas). Tout cela se passe dans la salle du bâtiment principal. Nous sommes ensuite rasés à nouveau (et cette fois, partout où le corps humain a des poils) et lavés au créosol (= detol). Cela brûle, c’est l’enfer. C’est fait pour empêcher que les poux et autres vermines ne se répandent dans le camp.
Après tout cela, nous prenons une douche rapide ... (la première en deux mois) et un numéro nous est attribué (le mien est le 36176). Nous sommes dotés d'un uniforme rayé bleu et blanc et de sabots. Nous sommes logés à la section 15, chambrée 3. Il y des gens du monde entier, y compris des Allemands. Je ne trouve pas de Tchèques avec qui nous nous sommes liés d'amitié à Terezin ou sur le chemin de Dachau. Je dois avouer qu'après notre séjour à Terezin et le transport très pénible, nous nous sentons tous beaucoup mieux à Dachau. Il y a des lits et des couvertures propres. Nous avons un endroit pour notre gamelle de nourriture, notre serviette et nos affaires personnelles. Le dortoir est séparé de la salle à manger meublée de tables et de petits tabourets (que nous appelons « hockry »). Les lits superposés sur trois étages comportent des paillasses, des oreillers et deux couvertures.
Les premières impressions de notre vie dans le camp sont assez positives, de même le fait que j'ai fait soigner mes furoncles aux pieds et que Karel s'est débarrassé de sa diarrhée qui avait affaibli son corps pendant le transport. Cependant, ces premières impressions disparaissent rapidement. Les commandants SS et les « Kapos » (gardiens prisonniers) sont stricts et pédants. Après le réveil, nous devons faire nos lits. Ils doivent être tous semblables, parfaitement faits sans aucun pli. Si un prisonnier n'obéit pas, il n'a pas droit au petit déjeuner (lisier noir et 200 g. de pain). Puis nous sortons dehors, faisons la queue et l'appel a lieu. Ensuite, nous devons nettoyer le dortoir. Après cela, nous nous entraînons à chanter des chants de marche allemands que nous chantons en nous rendant sur la place d’appel (Appellplatz) ou au travail.
Pour le déjeuner, nous avons un litre de soupe au chou avec trois pommes de terre non pelées. Pareil pour le dîner. Trois fois par semaine, nous avons un pain avec un petit morceau de saucisson ou de fromage blanc allégé. Le dimanche, nous avons des pâtes avec une sorte de sauce avec quelques morceaux de viande. Nous passons nos journées à faire la queue et à apprendre les chansons et les règles du camp. Dans ce block de quarantaine, nous rencontrons Raymond Schnabel qui s'excuse auprès de notre grand-père pour ce que les Allemands nous ont fait. À l'époque, notre grand-père est le plus vieux prisonnier du camp. Il tient bon avec courage. En ce qui concerne notre santé, nous nous en sortons tous plutôt bien. A cause de la quarantaine, nous sommes séparés des autres prisonniers tchèques. Personne n'a le droit de venir nous voir. Parfois, nous arrivons à parler à quelqu'un par-dessus la clôture de fil de fer.
Au bout de trois semaines, fin septembre, nous sommes transférés de la quarantaine au block 10, appelé le block tchèque. Heureusement, ils nous mettent tous les quatre ensemble. Pendant un certain temps, nous n'avons pas de travail. Nous avons le temps d'apprendre des anciens prisonniers comment survivre dans le camp. Quand la saison des pommes de terre se termine, nous rejoignons le kommando «  Baulager II » et sommes envoyés pour creuser les fondations d'un bâtiment à l'extérieur du camp, mais bien sûr sous la supervision de la SS. C'est déjà l'automne, un temps froid avec beaucoup de pluie. Souvent, nous devons enfiler des salopettes complètement trempées.
En décembre, nous changeons encore de kommando et sommes affectés au « Bekleidungslager », un entrepôt où est stocké le matériel destiné à la division SS. C'est beaucoup plus agréable d'être sous un toit, surtout parce qu'il y avait là de multiples possibilités pour « organiser ». Dans ce dépôt, il y a diverses choses utiles voir même nécessaires pour notre vie au camp. Par exemple des chaussettes, des pulls, des gants, des articles en cuir que nous volons en prenant de grands risques et que nous échangeons contre d'autres marchandises dont nous manquons, comme de la nourriture. Il est particulièrement important de bien les cacher afin que les personnes qui nous fouillent, ne les trouvent pas. S'ils surprennent quelqu'un en train de voler, il y a de très lourdes peines. Ils pendent l'homme par les bras pendant une longue période, il reçoit 25 coups de fouet sur le postérieur avec un nerf de bœuf ou est enfermé dans une petite pièce sombre pendant une semaine ou plus. Mais le risque en vaut la peine et nous pouvons peu à peu échanger nos objets volés contre de la nourriture, principalement pour aider grand-père à rester en forme. Nos chaussettes pleines de trous, ainsi que nos vieux pulls sont envoyés à la réception et nous en recevons de nouveaux pour nous. C’est du troc sans argent. Nous échangeons tout ce qui convient aux autres prisonniers contre certaines choses que nous n’avons pas encore dénichées. Il s’agit surtout de nourriture, plus tard aussi de cigarettes. D’autres articles sont également l’objet de notre troc. Il existe un marché assez important pour toute sorte d’articles dans le camp, comme les radios, l'alcool distillé, les vêtements de prisonniers, les chaussures, etc.
En décembre 1942, le programme de travail de notre famille change à nouveau. Grand-père reste au « Revier », père est transféré à l’ « Effektenkammer » , (un bureau où vêtements et effets personnels sont confisqués aux nouveaux arrivants et rendus à leur sortie). C'est un travail très agréable par rapport aux autres. C’est à l’intérieur et il fait chaud. Mon frère Karel reste à l’entrepôt de vêtements (Bekleidungslager) et je suis envoyé à la section politique (Politische Abteilung), apparemment après un concours de calligraphie.
À l'époque, nous sommes trois à travailler à la section politique. Le chef de cette section est Arthur Lang (un Allemand bavarois avec un triangle noir), un émigré (je ne me souviens plus de son nom, avec un triangle bleu) et moi-même (avec un triangle rouge). Nous formons un groupe intéressant. Au début, j'écris à la main les noms et données personnelles des nouveaux arrivants pour les dossiers de la Gestapo. Plus tard, ayant appris à taper à la machine, je le fais ainsi.
Le nouvel arrivant est d'abord enregistré au service politique à l'extérieur du camp, ce qui implique de le photographier et de lui faire remplir un questionnaire et un curriculum vitae. Cela se déroule dans une grande brutalité. Après être arrivés à l'intérieur du camp par la porte portant l'inscription « Arbeit macht frei », les nouveaux arrivants doivent rester un certain temps sur la place d’appel (Appellplatz). En fonction de la taille du groupe, ils se rendent dans la zone située devant la zone des douches. Ils doivent tout d’abord se déshabiller complètement. Leurs vêtements sont mis dans des sacs en papier, ils sont privés de tous leurs objets de valeur (qui sont inscrits sur un formulaire), et il ne leur reste que leurs effets personnels tels que brosse à dents, lunettes, etc. Par la suite, ils se rendent nus pour répondre à la liste des questionnaires personnels, ce que nous faisons depuis le service politique où on leur attribue un matricule. Au début, je ne suis pas très doué pour cela. Par la suite, je réussis à rédiger un questionnaire dans toutes les langues du monde, sauf en anglais. Les informations de base sont inscrites dans le questionnaire, c'est-à-dire le nom, le prénom, le lieu de résidence, les parents les plus proches, la religion. Les langues slaves ne sont pas un problème, je peux parler l'allemand et le français. Le pire, c’est le hongrois. Après avoir rempli le questionnaire, les nouveaux arrivants se rendent dans la zone des douches et, après s'être douchés, ils reçoivent des tenues de prisonnier rayées et des sabots, sont pris en charge par le chef ou le secrétaire de block et généralement tout d’abord mis en quarantaine. L’année précédente, il y a eu une pénurie d'uniformes rayés du camp, on a donc commencé à utiliser des vêtements civils, provenant principalement de prisonniers décédés. Des trous sont découpés dans le dos, recouverts d'une croix en tissu ou d'une croix peinte.

En 1944, lors d'un raid allié, une bombe incendiaire tombe sur le toit du bâtiment administratif où sont entreposés tous les vêtements, et tout a brûlé. Malgré le peu de temps passé à travailler dans ce bâtiment, j'ai eu accès à des informations importantes. J'ai une vue d'ensemble des prisonniers tchèques et je peux les avertir à temps lors de la composition des transports vers d'autres camps de concentration afin qu'ils essaient de les éviter pendant la sélection et ne succombent pas aux diverses pratiques SS utilisées lors de la sélection. Il est toujours préférable de rester dans un environnement connu, entouré d’amis prêts à nous aider. Chaque transfert dans un nouveau camp apporte de nouveaux périls. Il est très pénible de voyager pendant plusieurs jours sans nourriture dans des conditions d'hygiène terribles et dans des wagons à bestiaux surchargés, parfois à découvert, infestés, infectés, avec en plus le stress de l'incertitude du nouvel environnement. De nombreux prisonniers ne survivent pas à ces transports. Plus la fin de la guerre approche, plus les conditions de transport empirent.

Le 20 janvier, je contracte la typhoïde. Je ne sais pas exactement où j'ai été infecté. Très probablement en recevant les nouveaux arrivants. L'épidémie s'étend rapidement à tout le camp. Environ 1000 prisonniers sont infectés. Nous sommes isolés dans l'hôpital du camp. J'ai plus de 40 de fièvre pendant 4 semaines. Etant jeune, je suis placé à l’étage supérieur des trois lits superposés. C'est peut-être une chance car je ne perçois pas bien durant ces fortes fièvres la surpopulation de la chambrée et l’énorme puanteur car certaines personnes ne se rendent pas toujours aux toilettes. Il m'est très difficile de me retourner dans mon lit, car mon corps est très faible. De plus, il est déprimant de voir des gens souffrir et mourir partout sans recevoir aucune aide. La salle d’eau n'est pas chauffée en hiver, donc la pneumonie s'y est ajoutée. Le traitement médical est très médiocre et nous devons suivre un régime alimentaire strict. Si je me souviens bien, je reçois une fois environ 20 cl de glucose liquide, et c'est tout. La question est donc de savoir si mon corps va tenir ou non. J'ai la chance d'être jeune et fort, mon corps peut donc combattre le typhus et j'ai survécu.
Mon frère et mon père organisent pour moi une aide de l’extérieur. C'est incroyable de voir la solidarité des autres prisonniers envers les malades. Ils nous aident avec des crackers, de la confiture ou des citrons et nous nous remettons lentement sur pied. Nous sommes ensuite placés au block 17 pour nous rétablir. Pendant un mois, nous n’avons pas à travailler. A cette époque, l'approche allemande de l'utilisation des prisonniers commence à changer. C’est après Stalingrad et quand l'Allemagne a besoin de main d’œuvre pour assurer la production de guerre, en remplaçant ceux qui sont envoyés combattre sur le front. L'approche des dirigeants de la SS change également. Les atrocités insensées de ses membres diminuent. Nous pouvons recevoir de chez nous des colis alimentaires qui ne complètent que partiellement le régime monotone et pauvre en calories du camp. Ils signifient un lien avec la maison, et même cela a un effet positif.
Aujourd'hui, j'admire vraiment les parents qui, malgré le risque élevé, avec un système de tickets rigoureux, ont trouvé le moyen d'envoyer au camp de la nourriture adaptée supportant le transport. Ce n’était assurément pas facile. Je survis à la typhoïde et retourne dans le même kommando, à la section politique.

L'année 1943 est donc relativement plus favorable pour nous en termes de survie. Nous pensons tous que la guerre touche à sa fin et que l'Allemagne sera vaincue. L'important est que nous restons tous les quatre ensemble dans le camp. Grand-père est toujours au Revier, sous la surveillance du Dr. Bláha et d'autres médecins tchèques, père reste dans le kommando qui enregistre tout ce qui est enlevé aux prisonniers à leur arrivée, témoignage de l’ordre allemand. Je peux correspondre avec ma mère à Ravensbrück de sorte que toute la famille sait que nous sommes au moins vivants, ce qui est encourageant et rassurant pour nous tous. Le camp est de plus en plus surpeuplé, nous devons donc dormir à deux dans un seul lit. Ce n'est pas très confortable, et nous devons apprendre à dormir allongés. L'hygiène et l'alimentation se détériorent. Les prisonniers, surtout les nouveaux arrivants, ne portent plus exclusivement des tenues rayées, mais également des vêtements civils, apparemment pris aux morts. La modification consiste soit en une croix de couleur sur le dos avec de la peinture indélébile, soit en des trous artificiels avec une croix en tissu cousue dessus.

C'est ainsi que débute l'année 1944. Le travail forcé est terrible. La mortalité augmente en raison de l'épuisement et de la malnutrition, surtout chez les nouveaux arrivants, affaiblis par les transports en provenance d'autres camps. D'autre part, un certain assouplissement du régime des camps apporte plus de liberté et de temps libre. Nous sommes autorisés à jouer au football, à organiser des concerts avec un groupe de prisonniers, à regarder des films allemands et des programmes culturels sont organisés.
Le besoin constant de nouvelle main d'œuvre conduit à la construction de nouveaux camps annexes. Les principaux sont ceux de Kaufering et de Mühldorf, aux environs de Munich. Des Juifs de toute l'Europe y sont amenés pour construire des usines d'avions souterraines. J'ai l'occasion de voir leur arrivée car on m'a envoyé là-bas pour les inscrire dans les registres du camp souche. Ils vivent dans des abris souterrains, sans possibilité de maintenir l'hygiène. Les conditions de travail extrêmement pénibles se soldent par leur « extermination par le travail » plutôt que dans les chambres à gaz.
Le débarquement allié de juin 1944 et la poursuite de l'avancée à l'Est font renaître l'espoir que la guerre va bientôt prendre fin. Après le débarquement, les convois de milliers de Français membres de la résistance internés dans les camps locaux, notamment à Compiègne, sont déportés à Dachau. Les conditions régnant dans ces convois sont si épouvantables que seuls 20 % de l'ensemble de ces convois arrivent vivants à Dachau. La capacité du camp est donc outrepassée à tel point qu'ils sont transférés dans d'autres camps, ce qui détériore encore plus leur santé. Nous espérons que la guerre sera terminée avant Noël, mais cela n’est pas le cas.
Dans le chaos croissant, nous sommes désormais strictement surveillés, des hommes nous visent avec des mitrailleuses depuis toutes les tours des miradors. Tenter de s'échapper équivaut à un suicide. Au tournant des années 1944-45, en raison de conditions d'hygiène insoutenables, une épidémie de typhus transmise par les poux, éclate dans le camp. Rien d'étonnant à cela. Il est impossible de changer le linge ou de le laver. Quand bien même nous vérifions le linge tous les jours pour voir si nous trouvons des poux, les contacts entre les gens dans les baraquements surpeuplés sont extrêmement étroits et ne peuvent être empêchés. L'infection se propage aux civils avec lesquels les prisonniers travaillent. La situation s'aggrave encore début de 1945 lorsqu’il y a de fortes gelées, qu'il n'y a pas de combustible et que les réserves de nourriture s’épuisent. L'épidémie tue plus de 14 000 prisonniers. Certains meurent malheureusement même après la libération du camp. Le crématoire ne peut plus faire face à la situation et les gens doivent être enterrés dans des fosses communes. Et pourtant, au printemps 1945, d'autres transports arrivent à Dachau en provenance de camps évacués en raison de l'avancée du front. Il s'agit pour la plupart de prisonniers complètement épuisés par de longues marches de la mort, marchant des kilomètres sans nourriture ni boisson. Ceux qui ne peuvent pas continuer, sont abattus.

Vladimir age21 1945

Vladimir 1945

C’est ainsi que l'évacuation de Dachau est préparée en avril. L'évacuation doit prendre la direction des Alpes où les Allemands comptent tenir bon. Des négociations ont lieu avec la Croix-Rouge internationale. Trois convois sont néanmoins préparés et quittent le camp. Cependant, certains reviennent dans la confusion à la fin du mois d'avril. On entend encore des coups de feu et le grondement des Alliés qui avancent. La ligne de front s'approche. Survivrons-nous ou allons-nous être abattus ou brûlés dans les baraquements, comme à Kaufering, en tant que témoins de la barbarie nazie ? Mais ils n'en ont plus la force. Tous les chefs SS disparaissent du camp, et une émeute éclate à Dachau, organisée par des prisonniers évadés. Elle est réprimée dans le sang.
Puis vient le 29 avril. Il ne reste plus que trois gardes sur les tours des miradors. Soudain, une jeep américaine apparait à la porte. Je ne peux pas décrire notre bonheur et notre soulagement. Le camp de concentration de Dachau est libéré par la 42e et 45e division de la 7ème armée américaine. À l'époque, il y a 30 000 prisonniers dans le camp principal et 35 000 dans ses camps annexes. Malheureusement, l'épidémie de typhoïde n'est pas encore terminée. Les Américains ordonnent une période de quarantaine de 3 semaines. Cependant, dans le chaos qui se développe rapidement, certains prisonniers peuvent s'échapper et commencent à rentrer chez eux à pied.
Mon frère Karel est l'un d'entre eux. Il arrive à Prague et réserve des autocars pour ramener les prisonniers tchèques chez eux. Après les trois semaines de quarantaine, les Américains ouvrent le camp et organisent des camions qui transportent tous les prisonniers tchèques à Pilsen. De là, chacun doit rentrer chez lui par ses propres moyens. J’arrive à Prague le 22 mai, je suis avec mon frère. Le lendemain, nous retrouvons notre mère et tante Hana qui ont toutes deux survécu à Ravensbrück. Leur voyage de retour a été très difficile.
Ravensbrück est évacué le 20 avril, mais leur transport se retrouve dans une zone de guerre et est dispersé. Un groupe de femmes tchèques marche pour retourner chez elles à pied. En chemin, elles rencontrent des Tchèques désirant également rentrer chez eux et, après un voyage très aventureux, elles arrivent à Jablonne v Podjestedi le 23 mai où le maire de la ville organise un bus qui les ramène chez elles le même jour.
Mon père arrive le lendemain avec un transport américain. Et grand-père, épuisé mais vivant, est emmené à Pilsen par les Américains. Je prends un taxi et le conduis directement à l'hôpital de Vinohrady, mais malgré les soins, il meurt le 6 juin.
Heureusement, nous avons tous survécu à Dachau. Pourquoi utiliser le terme « heureux » ? Nous sommes heureux de ne pas avoir succombé à la terreur des SS, de rester en bonne santé et de surmonter la maladie, de rester dans un camp, de faire partie d'un bon kommando et d'avoir de bons amis autour de nous. Mais enfin et surtout, nous n'avons jamais abandonné.
Mon frère et moi sommes jeunes, heureux et contents, il nous est donc plus facile de survivre à ces trois années. Mais après tout, notre famille est à nouveau réunie et nous pouvons retourner à la vie civile. Je commence l'école le 15 juin afin de terminer mon diplôme d'études secondaires et pouvoir postuler pour des études de médecine. Mon frère commence ses études d'ingénierie, mon père retourne à la Direction des chemins de fer et ma mère reste à la maison. C'est ainsi que les choses continuent jusqu'en 1948 lorsque notre famille est frappée par le totalitarisme communiste. Mais c'est une autre histoire.

 Vladimirmai12016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Vladimir Feierabend 2013 Dachau.

 

 

 

 

Vladimir Feierabend 7-7-1924 - 13-9-2020